Le fermier se figea sur place. Les vaches le regardaient fixement. Dans la nuit, un chien aboya. Fusil en main, André observait le corps étendu au milieu du chemin. Tout s’était passé très vite. Les animaux s’étaient agités, une ombre démesurée avait jailli de l’obscurité, et il avait tiré. La bête avait poussé un rugissement strident qui lui avait glacé le sang, avant de s’écraser dans la poussière dans un choc sourd. Elle avait beau ne plus bouger désormais, André n’osait pas s’approcher. Il avait lu un jour qu’un ours pouvait survivre à plus de six coups de fusil. Les doigts crispés sur son arme, il gardait la créature en joue. Peut-être fallait-il qu’il tire encore…
André laissa passer plusieurs minutes, avant de se décider à avancer. Sa main tremblait sur la gâchette et son cœur pulsait contre ses tempes comme un métronome furieux. Pas après pas, sous le regard perplexe de ses vaches, il combla l’écart qui le séparait de la bête. La pénombre le força à se pencher au-dessus du corps pour l’identifier et André lâcha un hoquet de surprise. Un homme. C’était un homme !
André tomba au sol, les genoux en avant. Jetant son fusil dans le sable, il pressa sa paume contre le cou de l’étranger et pria pour qu’il respire encore. L’absence de pouls confirma ses craintes : il était mort. Détaillant le cadavre, André réalisa qu’il s’agissait d’un gamin d’à peine vingt ans, complètement nu. La balle avait perforé son abdomen, la violence de l’impact l’avait fait basculer en arrière et il s’était vidé de son sang. André eut un haut-le-cœur. Comment avait-il pu confondre ce môme imberbe avec une créature sauvage ? C’était impensable.
Il devait prévenir la police. Il pourrait toujours plaider la légitime défense. Après tout, à part ses vaches, personne n’avait rien vu. Seulement, qui le croirait ? Les preuves étaient accablantes. André avait abattu ce gosse chétif de sang-froid. Mais il faisait sombre, il était tard. Il rôdait sur sa propriété, sans vêtements, malgré le froid mordant de l’hiver. Cherchait-il un refuge ? D’où venait-il ? André fronça les sourcils. Ce n’était pas son rôle d’enquêter sur les circonstances qui avaient conduit le gosse jusqu’ici. La police ferait son travail bien mieux que lui. Mais pour ça, il fallait qu’il se dénonce. Il était coupable et devait assumer ses actes.
André prit une profonde inspiration et composa le numéro sur son portable, lorsque son regard tomba sur ses vaches. Qui s’occuperait de ses animaux, s’il partait en prison ? Certainement pas son fils, unique héritier, qui exécrait autant l’exploitation que son père. Pas non plus Yvonne, la seule voisine aux alentours, qui convoitait le terrain d’André depuis des années. L’un comme l’autre se débarrasserait de la ferme dans un claquement de doigts. Cette pensée le terrifia. Il ne pouvait pas abandonner ce pour quoi il s’était battu toute sa vie.
André rangea son téléphone et attrapa le cadavre par les pieds. Si le corps disparaissait, il n’aurait plus rien à admettre. On ne peut être responsable d’un crime qui n’a pas eu lieu. André traîna la dépouille jusqu’au champ adjacent et bêcha le sol avec énergie. Lorsque le trou fut suffisamment profond, il y poussa le gamin. Il observa une dernière fois le visage bambin et se mit à le recouvrir de terre.
Sa besogne terminée, il leva les yeux et remarqua Yvonne à sa fenêtre. Elle secoua la main en sa direction et André sentit son sang se figer dans ses veines. Le front perlant de sueur, il s’efforça de lui rendre son sourire. Que faisait-elle debout, à une heure pareille ? Avait-elle entendu le coup de feu ? Aperçu le corps ? André tâcha de se rassurer : si Yvonne avait été témoin du meurtre, elle aurait appelé la police et il se serait déjà fait arrêter. Soulagé par son raisonnement, il partit se coucher.
Sa nuit fut étrangement tranquille et, quand il se réveilla le lendemain, il avait presque oublié qu’il avait tué quelqu’un la veille. Les jours passèrent et André finit par croire, bien naïvement, que l’incident était derrière lui. Pourtant, un matin, la réalité le rattrapa. Alors qu’il nourrissait ses vaches à l’étable, trois coups retentirent à la porte principale. Deux policiers, bras croisés, attendaient qu’il leur ouvre. Un nœud se forma dans la gorge d’André, et il s’accorda une minute avant de les faire entrer.
— Bien le bonjour, monsieur, lança l’officier. Excusez-moi de vous déranger, nous avons quelques questions à vous poser, vous avez une minute ?
André acquiesça et les invita à s’installer dans le salon. Une part de lui voulut à nouveau tout avouer. Puis il pensa à Marguerite, Amy, Dina, Annabelle, et toutes les autres, et se rappela pourquoi il ne devait rien dire. Ses vaches valaient son silence.
Masquant ses tremblements, il tenta d’avoir l’air naturel :
— Que puis-je faire pour vous ?
— Nous cherchons un suspect. Un garçon, la vingtaine, glabre, plutôt frêle. Une femme est morte par sa faute, la semaine dernière.
— Tout ça pour lui voler soixante euros, renchérit l’agent qui l’accompagnait. C’est vraiment affreux.
— Il a tué quelqu’un ? s’exclama André.
— Rassurez-vous, il est peu probable qu’il soit parvenu jusqu’ici… À moins qu’il ait trouvé un moyen de locomotion. Mais il pourrait se manifester dans les jours qui viennent, en quête de nourriture, peut-être. Si jamais vous entendez quelque chose, n’hésitez pas à nous en informer.
Il lui tendit un avis de recherche avec la photo du gamin qui gisait sous son champ et André ressentit un curieux picotement dans la poitrine. Enfoncé dans son fauteuil, il réalisait qu’il avait tué un assassin. Son geste lui parut tout à coup moins écœurant, presque chevaleresque, comme s’il avait rendu service au monde. Peut-être avait-il aperçu la bête qui sommeillait en lui, son démon intérieur, ou la malfaisance de son âme, qui sait ? André n’avait jamais réellement cru en ces choses-là, mais présentement, il était prêt à accepter tout ce qui pouvait lui donner bonne conscience.
Les policiers le remercièrent pour son accueil et sa vigilance, puis quittèrent les lieux. André, encore sous le choc, ne pensa même pas à les raccompagner. Par la fenêtre, il observa la voiture s’éloigner et remarqua qu’Yvonne ne manquait pas une miette du spectacle. André croisa son regard et décida qu’il était temps d’aller s’entretenir avec elle. Il avait besoin de découvrir ce qu’elle avait vu. Si elle commençait à raconter des histoires, il risquait gros. Et maintenant qu’il connaissait la vérité à propos du garçon, il avait moins peur de la confronter. Il n’avait plus honte d’avoir tiré.
Sachant Yvonne sensible au paraître, André soigna son entrée. Il enfila une belle chemise, s’imprégna d’eau de toilette et apporta même des chocolats.
— Bonsoir, Yvonne, sourit-il de toutes ses dents.
Elle le salua poliment.
— Bonsoir, André. Ravie de vous accueillir dans mon humble demeure.
Il se laissa conduire jusqu’à la salle à manger. Le couvert était mis pour deux, comme si Yvonne attendait quelqu’un, mais André ne le releva pas.
— Qu’est-ce qui vous amène ? demanda Yvonne en leur servant à boire.
— Nous n’avons pas discuté depuis des semaines. J’ai pensé qu’il fallait y remédier.
Elle haussa les sourcils et André comprit qu’elle n’était pas dupe. Un pesant silence suivit sa déclaration et il se sentit obligé de raviver la conversation :
— Quelle saison !
— L’hiver le plus froid depuis 85, appuya Yvonne.
André attrapa sa coupe pour s’occuper les mains. Il n’avait jamais été à l’aise avec les discussions de convenance et n’avait aucune idée de comment aborder le sujet qui l’intéressait.
— Les prix du gaz ont encore augmenté, relança-t-il avec maladresse.
Yvonne secoua la tête.
— Vous êtes un divertissement terrible.
— Pardon ? s’offusqua André.
— Inutile de tourner autour du pot. Vous souhaitez savoir si j’ai parlé, n’est-ce pas ? Alors pourquoi ne me posez-vous pas la question ?
Elle le scruta et André comprit qu’elle voulait jouer avec lui. Mû par son assurance nouvelle, il soutint son regard.
— Vous avez cru voir des choses, et maintenant, vous pensez avoir le contrôle. Mais vous vous trompez sur toute la ligne.
— Vous êtes un très mauvais cachottier, André. La police est déjà passée chez moi. J’aurais pu leur parler de votre petite session de jardinage. Mais je ne l’ai pas fait… pour l’instant. J’aimerais que nous puissions garder une bonne relation de voisinage et je suis certaine que vous partagez ce sentiment. Cela m’embêterait fort de devoir leur annoncer que leur suspect est mort.
— Que voulez-vous ? pressa André.
— Vous savez ce que je veux. Votre terrain. Disons, la moitié ?
André s’était mis dans ce bourbier dans le seul but de ne pas abandonner sa ferme. Accepter un marché pareil frisait le ridicule.
— Vous êtes folle ?
— À moins que vous préfériez tout perdre ?
André cogitait à plein régime. Comment la faire taire ? La seule preuve qu’Yvonne avait, c’était le corps. Il n’avait qu’à le changer de place, un jour où elle ne serait pas rivée à sa fenêtre. Mais cette vieille commère passait sa vie à l’observer ! André se mordit la lèvre de frustration.
— Votre fils rechignerait moins à vendre, pas vrai ? relança Yvonne. Je me demande le temps qu’il mettrait à jeter en pâture votre héritage.
Elle rit et André se renfrogna.
— Vous êtes une horrible personne.
— Et vous, vous êtes un meurtrier.
Yvonne rayonnait de bonheur. Elle attendait un jour comme celui-ci depuis des années. Oui, des années qu’elle le surveillait, espérant le prendre en flagrant délit de n’importe quoi, juste pour lui arracher ses terres. Et voilà qu’il se produisait exactement ce qu’elle désirait. C’était presque trop beau pour être une coïncidence… Tout devint limpide dans l’esprit d’André. Cette vieille mégère avait tout calculé. C’était elle qui avait envoyé le gamin chez lui ! Mais elle ne s’en tirerait pas à si bon compte.
— Personne n’en saura rien, affirma André.
— Alors vous acceptez ma proposition ?
André en avait une bien meilleure. Serrant les poings, il brisa sa coupe sur la table basse. Yvonne devait disparaître, elle aussi.
— Oh, André… Vous venez de condamner votre ferme.
Il se jeta sur elle et planta le verre ébréché dans sa gorge.
— Tais-toi, sorcière ! Ils ne sauront rien. Ils ne sauront rien, puisque tu ne parleras jamais !
Malgré la douleur, Yvonne sourit.
— Ce sera vous, votre propre fléau.
Elle cessa enfin de japper et elle s’étala sur son tapis. André ne lui adressa pas un regard. La respiration courte, il réfléchissait déjà à la suite de son plan. Maintenant qu’il était certain qu’elle resterait silencieuse, il devait s’assurer que personne ne la retrouve. Il pourrait l’enterrer près de l’autre dépouille et nettoyer la maison. Ou tout brûler. La perspective de voir cette bâtisse immonde disparaître dans les flammes le réjouissait au plus haut point. Il mettrait en scène un suicide ou un accident. Personne ne poserait de questions. Les battements de son cœur accélérèrent et André eut envie d’éclater de rire. L’euphorie s’empara de lui. Qu’il était bon d’avoir le pouvoir, enfin !
Une curieuse chaleur s’installa dans sa poitrine et brusquement, André s’écroula au sol. Dans d’ignobles craquements d’os, ses membres se brisèrent, s’élargirent et s’allongèrent. Sa peau s’étira dans un déchirement sinistre et il hurla de douleur. Son cri muta en un rugissement bestial, presque inhumain.
Au milieu de l’horreur s’éleva alors une odeur, un parfum tellement enivrant qu’André en oublia sa souffrance. Quelque chose l’appelait. Là-bas. Chez lui. Se relevant d’un bond, il abandonna le corps fripé de la vieille bique et se pressa dehors. Fiévreux, André se mit à courir vers sa ferme. L’effluve l’ensorcelait. Il prit de la vitesse et se jeta instinctivement à quatre pattes, dévalant le champ à une rapidité déconcertante. L’œil fou et la conscience vacillante, il comprit qu’il n’avait pas rêvé la créature sur laquelle il avait tiré. Le gamin s’était transformé, exactement de la même manière que lui était en train de changer. Était-ce à cause de la femme qu’il avait tué ? Ou une malédiction de cette vieille sorcière d’Yvonne ?
André parvint devant sa ferme et identifia la source du parfum exaltant : l’enclos de ses précieuses vaches. Les lèvres retroussées, il résista à la pulsion dévorante qui prenait peu à peu le contrôle de son corps. Il planta ses pieds dans le sol et se força à s’immobiliser. Les membres tremblants d’excitation, il lutta de toute son âme pour s’empêcher de commettre l’impardonnable. Mais il n’était pas assez fort pour dompter sa nouvelle nature. Une larme roula sur sa joue et son dernier brin de lucidité l’abandonna.
Bondissant dans l’étable, il sombra dans une folie sanguinaire. Ses ongles se plantèrent dans les peaux tendres qu’il avait tant de fois caressées, ses dents pointues déchirèrent les pelages soyeux qu’il avait consacré sa vie à choyer, et il massacra, une à une, Marguerite, Amy, Dina, Annabelle, et toutes les autres.
Grisé par l’odeur ferrailleuse de l’hémoglobine, André ne s’arrêta que lorsque plus aucun cœur ne fut en mesure de battre. Il ne ressentit aucune peine. Rien qu’un profond désir de tuer encore. S’enfonçant dans la nuit, il guetta une nouvelle piste, laissant derrière lui une ferme plus silencieuse que jamais.
