La pouponnière

— Oh la belle vie, chantonna Fabrice. Sans amours, sans soucis, sans problèmes !

Il tourbillonna dans la chambre, sourire aux lèvres. Il avait travaillé d’arrache-pied pour faire la surprise à Emma et il était terriblement fier du résultat. Il avait pensé chaque détail avec minutie : le mobile suspendu, dépeignant les animaux de la savane, les tableaux bariolés, la tapisserie effet forêt de bambous, et le berceau en bois, qu’il avait sculpté à la sueur de son front.

Fabrice jeta un œil à l’horloge fixée au mur. Constituée de quarts colorés, un blanc, un vert, un jaune et un rouge, elle dénotait du reste de la décoration. L’unique aiguille qu’elle comportait changea de quart, passant du blanc au vert, et l’euphorie gagna Fabrice. Son travail avait porté ses fruits ; la chambre était prête. Comment annoncer la bonne nouvelle à Emma ?

Il s’entraîna face au miroir.

— Emma, j’aimerais qu’on prenne une décision folle, toi et moi. Je voudrais que tu nous fasses un bébé. Non, terrible. Terrible.

Il glissa une main sur son menton.

— Faisons un bébé ? Mettons en route ton avenir ?

Levant le doigt en l’air, il inspira lentement.

— Emma, il est temps de devenir Maman.

Fabrice lança un sourire à son reflet. La formulation était parfaite. Avec ça, elle allait craquer, c’était certain.

Fabrice ajusta le mobile, repositionna le tapis en forme de nuage sous le berceau, épousseta la moquette soyeuse, et jeta un œil distrait au cadran. La flèche était toujours dans le vert. Mais si Emma tardait, elle atteindrait le jaune. Et si jamais elle parvenait dans la zone rouge… Fabrice préférait ne pas y penser. Il guetta la porte. Emma se faisait attendre.

Pour passer le temps, Fabrice s’amusa avec la peluche de girafe qu’il avait dégottée pour l’occasion. Elle était à croquer, avec ses grands yeux surpris et son corps rembourré. Fabrice imaginait l’enfant qui se blottirait contre elle le soir, la traînant partout avec lui et la protégeant contre le cruel lave-linge. Il la garderait précieusement, jusqu’à ses quinze ans au moins. Fabrice se demanda si Emma avait déjà des idées de prénoms. Lui était très mauvais pour ça.

Il posa la peluche dans le berceau et s’assit sur la moquette.

— Je suis prêt, cria-t-il au bout d’un moment, espérant qu’Emma l’entende.

L’aiguille continuait sa course et, petit à petit, l’inquiétude gagna Fabrice. Il se leva.

— Emma ?

Pas de réponse.

— Je ne voudrais pas te presser, mais il est temps de devenir Maman.

Fabrice se mit à faire les cent pas.

— Mais qu’est-ce qu’elle fabrique ? murmura-t-il pour lui-même. On va rater le coche si ça continue.

Il s’approcha de la porte et chercha à actionner la poignée. C’était fermé.

— Emma ! Emma, c’est l’heure ! C’est normal d’avoir des doutes. Mais quand tu auras vu la chambre, je t’assure, tu seras aux anges.

Ce que Fabrice redoutait arriva : la flèche passa au jaune. Son sang ne fit qu’un tour.

— Ce n’est pas si terrifiant, la grossesse ! pressa-t-il. Je serai avec toi, du début à la fin.

Il s’acharna sur la poignée, mais elle refusa de coopérer. Le temps filait et Fabrice perdit patience.

— Emma, ouvre cette porte ! Je veux un enfant. Je veux un enfant, tout de suite !

L’aiguille se rapprochait dangereusement du rouge. Fabrice se jeta sur la porte.

— Ouvre-moi ! sanglota-t-il. Je t’en supplie, Emma…

Un gong sinistre retentit et un voyant s’alluma sous l’horloge. Pas de bébé.

— Non, trembla Fabrice. Non, non, non, pas déjà ! Laisse-moi du temps ! Je peux arranger les choses, je t’assure. C’est la chambre, le problème ? Je la changerai, c’est promis. Emma, ne m’abandonne pas !

Il s’étala au sol et se mit à pleurer comme un petit garçon.

— Tout ce que j’espérais, c’était qu’on fasse un enfant. Pourquoi tu ne veux pas me laisser faire un enfant, Emma ?

Il se sentait pathétique, inutile, dévasté. À quoi bon vivre dans des conditions pareilles ? Pourquoi gaspiller son énergie dans un projet qui n’aboutira jamais ?

— Tous les mois, tous les mois tu me fais le coup…

Il leva les yeux vers le plafond, implorant un signe, mais Emma resta silencieuse. Pour cause, elle était occupée ailleurs. Face à son ordinateur, elle avait tout le mal du monde à se concentrer sur son travail. Elle se sentait pathétique, inutile, dévastée.

— Ça va, Emma ? s’inquiéta sa collègue. Tu es toute pâle.

Emma poussa un long soupir.

— Je ne suis pas au top aujourd’hui. J’ai un petit coup de déprime.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Aucune idée.

Elle regarda son calendrier et roula des yeux.

— Oh bah cherche pas plus loin, j’ai compris. J’ai bientôt mes règles.

Sa collègue posa une main sur son épaule.

— Courage.

— J’en ai marre de ces sautes d’humeur… J’ai l’impression d’être en pleine crise existentielle tous les mois. C’est épuisant.

— Je compatis. Et la libido, meuf ! J’ai failli coucher avec mon ex, la semaine dernière. Heureusement, j’ai eu la présence d’esprit de vérifier les dates avant, et bingo, j’allais les avoir. Je te jure, j’ai l’impression que nos corps jouent contre nous.

Emma lutta tout l’après-midi contre sa névrose subite. Elle n’avait qu’une hâte : rentrer chez elle, manger du chocolat et lancer son film préféré. Inutile de chercher à faire quoi que ce soit d’autre dans son état actuel, elle avait la volonté d’un légume bouilli. Tout lui semblait nul, surtout elle. Mais elle savait aussi que le pire était à venir. Alors dès qu’elle fut autorisée à partir, elle fonça à la maison et s’écroula sur le canapé.

— Eh bien, en voilà une qui a passé une mauvaise journée, s’amusa Typhaine.

— Sois sympa, mes règles arrivent.

— Oh oh. Tu as mal au ventre ?

— Pas encore. Mais si tu veux mon avis, ça ne saurait tarder.

Fabrice, toujours prostré, voyait sa vie défiler devant ses yeux. Tous les mois, il s’échinait à construire la plus belle des chambres. Et tous les mois, Emma réduisait ses espoirs à néant. C’était moche, vraiment moche. Mais lui n’y était pour rien. C’était à cause d’Emma. Oui, tout était entièrement sa faute.

Serrant les poings, il quitta sa léthargie et se releva. D’un coup de pied brutal, il renversa le berceau. La peluche de girafe dégringola sur la moquette et Fabrice l’empoigna. Comme s’il s’adressait à elle, il plaça le visage cotonneux face au sien.

— Moi, je passe des nuits entières à conceptualiser la chambre parfaite pour ta progéniture, et toi, tu me plantes au dernier moment. Non, cette fois, tu ne t’en sortiras pas comme ça !

Il lui arracha la tête et jeta sa dépouille à travers la pièce.

— Voilà ce que j’en fais de ta nurserie !

À mains nues, il déchira la tapisserie, laissant de profondes marques d’ongles dans le mur.

— Tu vas t’en souvenir de celle-là ! Et je te garantis ma cocotte, que tu vas me faire un bébé le mois prochain.

Emma se recroquevilla sur le canapé, assaillie par une violente crampe.

— Ça y est, mon corps est en train de m’assassiner.

— J’appelle la police ? questionna Typhaine.

Emma pouffa, avant de grimacer.

— Ne me fais pas rire, tu vas me tuer !

Typhaine mit une bouillotte à chauffer et ramena à Emma deux comprimés roses.

— Il y a vraiment un truc qui m’échappe, avec les règles…

Elle s’installa à côté d’Emma.

— Je veux dire, okay, l’utérus se prépare à accueillir un gamin en répétant un processus super intense et un poil tordu pour que ce soit toujours propre et nickel. C’est beau, c’est mignon, c’est le sens de la vie, mais pourquoi ça doit nous foutre autant en l’air ? Franchement, je serai curieuse de voir ce qui se passe dans notre corps à ce moment-là.

— Moi, non. Ça doit être l’apocalypse.

Fabrice hurlait dans la nurserie, jetant les cadres au sol dans des éclats de verre fracassants.

— Saigne ! criait-il. Souffre ! Je te déteste !

Emma serra les dents.

— Le pire dans tout ça, c’est que je ne veux même pas d’enfant !

Elle bascula sa tête en arrière et soupira, attendant que les médicaments fassent effet.

— Vivement la ménopause.

Typhaine récupéra la bouillotte dans le micro-ondes et la confia à Emma, qui l’appuya sur son bas-ventre.

— Bien dit, ma vieille.

Fabrice se déchaîna plusieurs heures, saccageant la chambre. Tout y passa, chaque bibelot, chaque pan de mur. L’endroit resta sens dessus dessous durant six jours. Et puis, l’aiguille sur le cadran changea de quart. Elle retrouva le blanc et la colère de Fabrice s’apaisa. D’accord, le plan n’avait pas fonctionné cette fois-ci, mais Emma serait peut-être plus réceptive le mois suivant. Il fallait tout reprendre de zéro, voilà la solution ! Oublier ce fâcheux incident, et recommencer.

Fabrice passa le balai, retira les restes de tapisserie et nettoya la pièce de fond en comble. Une nouvelle chance s’offrait à lui. Les idées fusaient déjà dans sa tête, l’emplacement des meubles, la couleur du papier peint… Il était de nouveau sur pieds.

— Pardon, Emma, souffla-t-il doucement. Je me suis emballé. Promis, je ne m’énerverai pas la prochaine fois. Je vais préparer une chambre magnifique. J’accrocherai un tableau, là-haut, et j’installerai un mobile avec des dinosaures. C’est beaucoup mieux que la savane. Oh ! Et une frise. Ce serait génial, une frise. Je m’y mets de ce pas. Tu vas voir, Emma, on va construire un nid tellement douillet que tout le monde jalousera le petit monstre qui y dormira.

Fier de son nouveau concept, Fabrice hocha la tête et s’attela au montage du futur berceau.

— Ce sera la plus belle chambre que j’ai jamais réalisée. Alors Emma, tu veux bien concevoir un enfant, ce mois-ci, s’il te plaît ?

pictogramme représentant une aile figurant dans le logo d'Alexandra Lafitte

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